mardi 11 août 2015

PERCOLATEUR

Les percolateurs sont ces petites machines qui servent à fabriquer le café à partir de grains de cafés moulés au préalable. La méthode est claire et certaine : Vous prenez votre grain. Vous le moulez. Vous récupérer la poudre ainsi produite puis vous la percolez. La percolation, c’est quand le fluide passe à travers le milieu poreux qu’est votre ensemble « Grains de café + Vide entre les grains de café ». Il est intéressant de noter qu’on généralise communément la percolation à l’ensemble des lois qui autorisent le passage d’une information à travers des récepteurs et émetteurs. Dans le cadre du café, l’eau est votre information, les récepteurs sont les grains de café et le « trous de vide » sont les émetteurs. Vous récoltez après cette « percolation » un liquide qui fut de l’eau mais que les émetteurs/récepteurs ont plus ou moins changé selon leur taille, leur force, leur personnalité en un café vous convenant ou pas… La percolation vue de ce point de vue (sic) peut vous permettre d’analyser les situations sociologiques les plus complexes, et vous devriez vous y essayer au lieu de lire bêtement des textes didacticiels que vous jugez de prime abord sans intérêt comme celui-ci qui n’en a pas d’autre que celui de vous encourager à vous renseigner sur la percolation et qui aurait pu tenir finalement en ces maigres mots : « Intéressez-vous au percolateurs ». Quatre mots qui vous auraient sans doute permis de ne pas perdre ce temps certes minime mais néanmoins vital que vous avez employé à me lire. Vous seriez sincèrement abattus si vous vous mettiez maintenant à réfléchir aux conséquences de l’acte irresponsable qu’est perdre son temps avec un texte titré « Percolateur ». Imaginez-vous seulement la force de chaque instant de votre vie, comment la moindre seconde, la moindre petite réflexion anodine, le moindre mot échangé avec un/une inconnu(e) peut, en glissant sur les pentes de votre vie, grossir comme une boule de neige jusqu’à changer radicalement la moindre parcelle de votre petite existence d’humain fatigué de chercher un sens à votre vie comme l’on cherche à récupérer sa salive au fin fond de sa gorge lorsqu’on a la gorge plus sèche que la mort. Toutes ces phrases alambiquées et beaucoup trop longues me filent la nausée même à moi qui les écrit. Les plus admirables d’entre nous – enfin c’est une question de point de vue – (ce n’est d’ailleurs pas le mien) se seront désintéressés de ce texte dès les premiers mots. L’ironie du sort faisant qu’ils se soient comportés en percolateurs absolus, c’est-à-dire qu’ils n’auraient laissé passer aucune information à travers les grains qu’ils ont dans la tête. Ces gens qui se comportent en murs ont des oreilles cassées et la voix ferrée.

Léo.

Bien à vous,

Matt.

Ain't It Strange

It’s strange how you can come to a point

Where it gets easier to burn strangers houses

Than to wake up and go to work.

It’s strange how when the world will end

So many of us

Will take pictures

Of trees in flames

And babies drowned

and share it on the internet.

It’s strange how there’s a line

Between legal and illegal

That’s perpendicular

To the one between good and bad.

It’s strange how my heart can beat

When I see people burning inside

And how happy and quiet people

Make me want to burn their outsides.

It’s strange how when I look into your eyes

The one thing bigger than the sadness I feel

Is how much I want to have sex.

It’s strange to see me

In the mirror

Staring back at me

And having trouble

Realizing

That’s me.

 

I don’t mean to be sceptical or anything

But that’s strange.

REGARDER LES LUCIOLES, S’ETEINDRE DANS LA BRUME.


Le visage est sec. Tendu. C’est un visage d’homme cassé. Les yeux semblent s’être tordus autour d’un nez brisé qu’ils entourent presque. Le regard est triste et résigné, perdu mais fixe, d’un autre temps, et la lumière de la lune le revêt d’une pâleur scintillante, elfique. La peau partout est bouffie par l’âge et le sel, des milliers de rides viennent cisailler chaque commissure. Perché en haut de la falaise, couvert d’un imperméable filiforme qui rappelle la bâche que l’on met sur le bois mouillé, l’homme est arc-bouté au-dessus du vide, dans cet impensable équilibre qui caractérise les gens qui toute leur vie ont ployé sous la contrainte, fut-elle celle du labeur acharné ou de la simple érosion des jours. En bas les vagues viennent clapoter contre les rochers. Depuis la nuit des temps la Mer vient heurter la pierre, conquérante intraitable des terres humaines.

 

A travers la nuit, l’homme projette son regard à l’horizon. Ou plus exactement il le jette, abandonnant son corps en haut de la falaise. Avec son regard s’est envolée son âme, et maintenant elle navigue sur les flots à la manière d’un bâtiment corsaire, majestueuse et branlante, secouée dans tous les sens par les assauts de la houle et du vent, le cap obstinément maintenu vers le large, comme si à l’horizon l’eau s’arrêtait, signifiant la fin du voyage, l’arrivée tant attendue, le but ultime, la chute finale, la mort enfin.  

 

Alors  que l’âme cherche le bord du monde, une brume inquiétante s’y lève, et progressivement vient recouvrir tout l’horizon. Comme un démon renaît de ses cendres et s’étire de toute la démesure de son corps éthéré, la brume s’étend et déploie ses immenses et vaporeux tentacules. Dans un galop irrésistiblement lent, dans un silence assourdissant, elle avance inéluctablement vers la côte. Les flots bruns s’affolent sous son passage, elle est la Menace et l’âme de l’homme s’en revient à son corps, apeurée.

 

                Mais il est trop tard. La terre elle-même est envahie d’un brouillard poisseux, opaque, qui vient diffracter les rayons lunaires pour créer une atmosphère laiteuse, blanchâtre, une étrange nébuleuse qui maintenant entoure le vieil homme comme un malsain nuage. Impossible de trouver le chemin de la maison, et l’ombre de la panique vient le saisir au cœur. Les bras de la brume l’enserrent à présent, et la lame de la terreur vient lui creuser les entrailles. Les mugissements de la mer en bas se font vacarmes chaotiques, les yeux du ciel le foudroient, les oreilles de la terre l’entendent gémir alors que des origines de la Mer naît un navire immense, couleur ombre, flouté par la brume et les embruns. A son bord au pont avant, nerveuse et grimaçante, se tordant les mains jusqu’à s’en retourner les poignets, la mort sourit.   

 

                Quand le vieux gardien de phare plonge du haut de sa falaise, son regard est triste et résigné, perdu mais fixe, d’un autre temps, et la lumière de la lune le revêt d’une pâleur scintillante, elfique.

               

               

               

 

 

ESSAI SUR LE THEME : LES YEUX


Fermés ils laissent l’impression amère d’une entreprise inachevée, d’un immense bâtiment auquel manquent les fenêtres et les portes. Un lieu clos, inhabitable, dans lequel règne la pestilence des rongeurs de l’humide. Et pourtant de l’extérieur, mon dieu quelle beauté ! L’architecture est lisse, subtilement symétrique, élégamment proportionnée, une douce délectation des yeux pour tout expert en la matière. Seules manquent les ouvertures vers le monde, ou plutôt les ouvertures vers l’intérieur. Car à bien y réfléchir, lequel d’entre nous, devant une telle merveille, resterait au perron ? Nous aurions tous, femmes et hommes, enfants et vieillards, envie d’y rentrer, de se blottir dans la douce lumière chaleureuse qui semble régner à l’intérieur.

Ouverts ils éclipsent tout et la divine élégance de l’architecture autour s’efface. Comme l’eau disperse les grains de sable mais laisse à leur place les diamants. Ils sont ouverts, ohé ! Alors tout autour semble être aspiré par cette gravitation insensée, les regards se tournent, les voix se taisent et les bouches s’ouvrent. La lumière elle-même semble changer de direction pour se plonger dans ces deux fenêtres bleues, aux reflets or et vermeils, qui semblent écraser le monde entier sous le poids d’une bienveillance presque humaine. Et quand s’allument à l’intérieur les lustres de sa malice et de son charme, nous donnerions tous notre mère pour être au centre de ce rayonnement presque palpable, ce soleil miniature.



Rieurs ils semblent pouvoir nous faire oublier la misère et la peur, la mort et le temps. A les regarder étinceler de leurs lueurs argentées, on ne peut s’empêcher à notre tour de sourire, et devenir nous aussi, et c’est là leur vraie force, des soleils miniatures.

Humides enfin, ils nous rappellent au gris et à la mélancolie, et à les contempler déborder de larmes nous sentons sur nous l’immense poids de notre insuffisance et l’inutilité complète de nos existences futiles. Nous sommes à les regarder pleurer comme écrasés par les astres que la honte de ce que nous sommes nous empêche de contempler.

Et quand ils se fermeront à jamais, nous nous éteindrons aussi, car alors l’univers pleurera ses soleils favoris.

jeudi 29 janvier 2015

LES TOMBES

  C’est un soir d’été, ceux que vous savez, quand l’herbe verte se fait jaune, le ciel ocre et la lumière pâle. Au loin une douce brume tombe sur les beiges collines, comme l’on drape le corps d’une amante sur le seuil de la mort. Ici dans la prairie, un repas familial dérange les oiseaux autour. Une grande table en plastique blanc court d’un bout à l’autre du petit champ. L’herbe a été coupée la semaine dernière, et quelques pissenlits viennent déjà nous gratter les chevilles. Nous sommes à la fin du repas, quand les conversations se font plus douces que les bruissements des moineaux, quand l’odeur est au café et l’humeur à la sieste. Au milieu, quelques grands-parents s’affrontent silencieusement à la pétanque, pendant que les enfants les regardent de leurs yeux fatigués. Quelques voitures démarrent doucement et on entend le crissement feutré des pneus sur l’herbe sèche, ce sont les cousins et les tantes qui s’en retournent chez eux.

  Ne reste à la table qu’une petite dizaine de personnes sur la centaine de l’après-midi. C’est l’heure à laquelle les discussions se permettent d’être plus personnelles, où l’on parle des maladies de chacun, des problèmes d’éducation des autres, du petit Jérémy qui est handicapé… Le repas aura duré 7h, et c’est plongés dans la satiété que les adultes commencent maintenant à se dire au revoir.

  On s’approche de moi, mon fauteuil est tourné vers l’horizon, et je regarde l’herbe verte se jaunir, le ciel s’ocrer et la lumière pâlir. J’ai la chance d’avoir le fauteuil le plus confortable de tous, un molletonné, un avec dossier réglable et tout le confort moderne. J’ai même des roues. Bientôt l’on en vient saisir les poignées et on me retourne, on m’éloigne de l’herbe jaune le ciel ocre et la lumière pâle. Face à moi s’ouvre le grand coffre du van de mes parents, et on m’enfourne dedans. Chaque bout de famille restante se salue et monte dans sa voiture en silence. Il ne reste que Tonton Gégé et Tonton Marcel pour plier la grande table blanche en plastique et ranger les chaises qui restent. Ils en profitent aussi pour terminer quelques verres en pouffant dans leurs barbes. Deux tontons perdus dans la lumière orangée, ramassant les pieds d’une table blanche tout en sirotant du vin rosé de l’autre main, c’est l’image que j’ai à travers le pare-brise arrière alors que le Van bleu s’enfonce dans le petit chemin, pour aller retrouver le gris de la grand-route un peu plus loin.

  Quelques minutes plus tard, tout est sombre, les couleurs sont tombées avec la nuit. Me vient alors la question suivante :


                              « Où vont les couleurs quand la nuit les tombe ? »

LES RIVES

Sur l’autre rive, Il y a Johanna. Johanna, c’est pas non plus un miracle, elle a une grosse paire de lunettes qui lui crève le visage et sur sa bouche se lit une moue pas franchement des plus accueillantes. En fait, Johanna, à 9 ans, elle a déjà pas mal morflé, on raconte au village pour qui sait écouter que son père, avant de se tirer, aurait fait des attouchements sur elle. Moi, je sais pas encore ce que ça veut dire. Mais il paraît que c’est horrible. Mon père raconte souvent qu’il aurait bien tordu le cou au père de Johanna si jamais il s’était pas enfui comme un couard.

Moi, Johanna j’l’aime bien. De mon côté de la rive, y’a les roseaux, j’ai l’eau jusqu’aux genoux, d’ailleurs elle commence à s’engouffrer dans mes bottes trop grandes. Mais bon. M’en fiche. Les roseaux ils viennent caresser le haut de mes jambes au rythme du vent. J’aurais dû mettre un short plus long, mais maman veut pas m’acheter de bermuda. J’essaie d’avancer un peu vers Johanna, elle elle reste immobile de l’autre côté. Dans un silence comme l’on en trouve qu’en rase campagne, elle m’observe de ses grands yeux ronds et bleus pendant que je lutte contre le courant. Mes bottes sont maintenant totalement immergées, et je m’accroche aux roseaux pour ne pas me faire emporter par l’eau qui tourbillonne. Pendant ce temps-là, Johanna se tient droite comme un I. De son côté,  la pelouse est bien rasée, ça doit être les moutons du père Groillot. Il dit que « ça remplace carrément une tondeuse de connard ». Enfin c’est ce qu’il dit… Mon père à moi il dit que ses moutons s’ils viennent bouffer ses salades, il leur tord le cou, et au Gros Groillot aussi.

A un moment y’a un roseau qui lâche et je pars avec le torrent. Je vois dans les yeux de Johanna s’allumer enfin une faible lueur d’inquiétude. Et ça m’fout de la force dans les guiboles. Je lutte, je pédale dans le vide, je piétine sur les galets au fond, je racle, je pétarade, je secoue les bras, je me bats comme un chien. Je vois Johanna par intermittence, elle ne bouge pas. Elle m’ignore presque. La lueur d’inquiétude a disparu, j’arrive pas à voir autre chose que du vide dans son regard. Je bois la tasse, une fois, deux fois, quinze fois. Je vais à rebrousse courant. Si je me laisse aller, la rivière m’emmènera loin des yeux bleus que j’arrive encore à distinguer. A moins que je commence déjà à perdre conscience. J’ai l’impression que ses yeux bleus sont vides. Je commence un peu à crier. Je la vois qui se retourne comme pour voir si personne ne rode aux alentours et moi j’ai la bouche pleine de vase et un sale goût de poisson mort me remonte à travers les canaux nasaux j’ai envie de vomir  mon père dit toujours que si jamais j’m’approche trop de la rivière il me tord le cou je tends un bras désespéré vers Johanna elle ne le saisit pas elle se recule même imperceptiblement je remplis la rivière de larmes le sang commence à me monter à la tête et ma vision se trouble et je me dis que je vais mourir à 9 ans c’est quand même dommage j’aurais bien aimé continuer un peu.  Je ne sais pas comment mais au final, je reprends pied et j’arrive sur l’autre rive. Epuisé, je crache mes poumons, à genoux devant Johanna, les yeux rivés sur ses pieds. J’essaie de lui parler mais je n’arrive qu’à hoqueter. Je voudrais lui dire, lui faire comprendre. Je voudrais qu’on soit bien, qu’on chope un bateau tous les deux pour descendre cette saleté de rivière et qu’on ne revienne jamais dans ce trou paumé. J’voudrais même lui dire que j’l’aime. Mais au lieu de mots ma bouche éructe des torrents de boue. A travers le goût de la vase je distingue celui, salé, de mes larmes. J’voudrais déjà qu’elle s’intéresse à moi, qu’elle m’aide à me relever. J’ai du mal à respirer…


Mais dans ses yeux bleus comme la glace ne se dessine que le vide et, sans mot dire, elle tourne les talons et s’en va, princesse de mort sur l’herbe verte.  

lundi 18 février 2013

Animale


C’était une nuit de mars
La pluie martèle le sol
Je marche le long d’un boulevard quelconque
Maudissant les trous dans mes bottes
Et surtout le vent

Je regarde au loin
Enfin aussi loin que les yeux permettent de voir
Quand il pleut des torrents
Et qu’il fait nuit

Là, à côté d’une cabine téléphonique,
La pute du coin
Blondasse, la peau marquée
La bouche usée

Les cheveux rêches, cassés
Quasiment chauve
Les yeux injectés de sang
Les avant-bras niqués

Les cuisses trop fines
La poitrine trop morte
Le nez cassé

A dix mètres
Je sens le sperme
Dans son haleine

Evidemment, il est 4h du matin
Et elle boite, meurtrie
Dure nuit, je me dis.

Alors elle vient vers moi
Et je vois dans ses yeux

L’espoir, la joie, la haine
Et l’abandon
Et l’errance
Et la douleur, la faim
Et le dédain d’elle
L’Animale.

Elle s’avance vers moi, la pluie s’écarte,
La pute marche sur les anges
Elle arrive.

Elle ouvre la bouche.
Je vois des dents noires, des jaunes, des vertes
Des crayons de couleurs enfoncés dans ses gencives
Un filet de bave ou d’autre chose s’étend entre ses deux lèvres

Elle essaie d’articuler :
« Eh, jeu.. rre… ne..re… »

Et en un mouvement naïvement gracieux,
Elle fait tournoyer son parapluie
A la Marylin.

Il se prend dans ses jambes,
Surprise elle trébuche, son genou trop maigre flanche,
Son corps tremble

Les anges se taisent. 

Elle continue de me regarder alors qu’elle tombe
Au ralenti
Et dans ses yeux,
Panique
Elle est Animale

« Eh. Jeu…mmh. »

Et elle tombe, comiquement, dans une flaque.

Je passe à côté et relève le col de mon pardessus. 

Dure nuit.